L'eau : trouver, capter, rendre potable
Trois jours sans eau, c'est la légende. La vraie question, c'est où elle se cache et ce qu'il y a dedans.

Il est 15 h, il fait 34 °C, et ta gourde est vide depuis midi. Tu as mal à la tête, tu ne transpires plus vraiment, et tu viens de te surprendre à hésiter sur un choix de sentier pourtant évident. Ce n’est pas la fatigue : c’est ton cerveau qui manque d’eau, et il est en train de prendre de mauvaises décisions à ta place. Tu as quelques heures pour trouver de l’eau, pas trois jours. Voici comment on s’y prend.
Combien il t’en faut, vraiment
Le chiffre qui traîne partout, « 2 litres par jour », est une moyenne de bureau. Le manuel de survie de l’armée américaine (FM 21-76) donne le plancher : 2 litres par jour au minimum, même par grand froid, juste pour rester efficace. Dès que tu bouges ou qu’il fait chaud, ça grimpe vite. Le même manuel, pour le désert, recommande de boire 0,5 litre par heure sous 38 °C, et 1 litre par heure au-dessus. Un homme qui travaille dur au soleil par 43 °C a besoin d’environ 19 litres dans la journée — oui, dix-neuf.
Pourquoi autant ? Parce que la sueur est ton unique climatisation. Une étude militaire américaine a mesuré un débit moyen de 1,2 litre par heure de sueur en marche dans le désert, et un soldat acclimaté peut monter à 2-3 litres par heure. Chaque litre qui s’évapore de ta peau emporte de la chaleur ; si tu ne le remplaces pas, tu surchauffes.
Deux règles en découlent, contre-intuitives mais bien établies :
- Ne rationne pas l’eau, rationne la sueur. Le FM 21-76 est catégorique : « si tu essaies de rationner l’eau, tu as de bonnes chances de finir en victime de la chaleur ». Bois ce que tu as, et économise l’effort : ombre, repos aux heures chaudes, déplacement à la fraîche.
- La soif ment. Quelqu’un qui boit « à la soif » ne couvre que les deux tiers de ses besoins réels. Bois avant d’avoir soif, par petites quantités régulières.
Et un piège : manger consomme de l’eau. La digestion en réclame, et le manuel conseille de ne pas manger si tu n’as rien à boire.
Reconnaître la déshydratation avant qu’elle décide à ta place
Le premier signe est visuel : une urine foncée, à l’odeur forte, et de moins en moins fréquente. Le FM 21-76 fixe un objectif simple : maintenir au moins 0,5 litre d’urine par 24 heures. En dessous, tu es en déficit. Viennent ensuite le mal de tête, les vertiges au lever, la fatigue, l’irritabilité, la bouche sèche, le cœur qui s’accélère au repos.
Un repère utile : 1 kilo perdu sur la balance égale 1 litre de fluide perdu. Les médecins parlent de déshydratation modérée entre 6 et 10 % du poids du corps, sévère au-delà — et dès quelques pour cent, les performances et le jugement baissent déjà (ordre de grandeur classique de la physiologie de l’effort). C’est ce dernier point qui tue : un déshydraté fait des erreurs de navigation, s’obstine, oublie de boire. Si tu te surprends à hésiter sur des évidences, considère que c’est l’eau, pas toi.
Où chercher l’eau
L’eau descend. C’est bête, mais c’est le premier réflexe : regarde le relief. Le bas des pentes, le pied des falaises, les ravins, les cuvettes entre les dunes. Le FM 21-76 le résume en une liste d’indices que les Bédouins et les Aborigènes connaissent depuis toujours.
Lire les animaux
- Les pistes convergent vers l’eau. Suis-les dans le sens où elles se rejoignent, en descendant.
- Les oiseaux granivores (pigeons, tourterelles, gangas, pinsons) doivent boire chaque jour. Ils volent vers l’eau à l’aube et au crépuscule, d’un vol rapide, bas et rectiligne ; au retour, gorgés, ils vont d’arbre en arbre. Un vol qui tourne au-dessus d’un point (sauf des vautours) marque un point d’eau. Les rapaces et les oiseaux de mer, eux, ne t’apprennent rien : ils tirent leur eau de leurs proies.
- Les abeilles et les fourmis qui entrent dans un trou d’arbre signalent souvent une cavité pleine d’eau : siphonne-la avec un tube, ou bourre un chiffon dedans et essore-le.
- Les Bédouins lisent les nuages de mouches : là où elles s’agglutinent dans le désert, il y a eu de l’eau il y a peu, et creuser vaut presque toujours le coup.
- En zone aride, des fientes d’oiseaux autour d’une fissure de rocher trahissent de l’eau dedans ou à côté.
Lire les plantes
Roseaux, joncs, saules, massettes, peupliers : leurs racines trempent. Un palmier isolé dans un désert a de l’eau « à quelques pieds sous sa base », dit le vieux manuel. Une tache de vert plus foncé dans un paysage brun, c’est une infiltration.
Le lit de rivière à sec
Un oued ou un torrent asséché garde souvent de l’eau sous le sable. Creuse au point le plus bas, sur la rive extérieure d’un virage : c’est là que le courant, quand il coulait, a creusé le plus profond, et là que l’humidité persiste le plus longtemps. Cherche le sable plus sombre. Dans un lit actif, l’eau apparaît souvent entre 30 cm et 1 m ; en plein désert il faut parfois descendre à plus d’un mètre. Puis attends : le suintement met 20 à 30 minutes à remplir le trou, parfois une heure en zone aride. Cette eau a été filtrée par le sable, elle est plus propre qu’une eau de surface — mais pas potable pour autant : on la traite.

Capter l’eau quand il n’y a pas de source
La rosée
C’est la méthode la plus sous-estimée. Le FM 21-76 : attache des chiffons ou des touffes d’herbe fine autour de tes chevilles et marche dans l’herbe couverte de rosée avant le lever du soleil ; essore dans un récipient, recommence. Le manuel ajoute que les Aborigènes australiens récupéraient ainsi « jusqu’à un litre par heure ». Un t-shirt, une serviette, un bandana font l’affaire. Frotte les feuilles, ne trempe pas le tissu dans la terre.

La pluie
Bâche, poncho, sac plastique tendus en cuvette, écorce de bouleau roulée en gouttière, feuille de bananier. À bord d’un radeau ou près de la mer, un détail qui change tout, noté par le FM 21-76 : si la toile est encroûtée de sel, rince-la dans la mer avant la pluie (il n’en restera presque rien) et laisse passer la première eau, qui lave le sel. Steven Callahan, 76 jours de dérive en 1982, a tiré en moyenne « un peu plus d’un demi-litre par jour » de deux alambics solaires et d’un bricolage de bâches à pluie ; Poon Lim, 133 jours sur un radeau en 1942-43, tendait une toile en auvent et un gilet de sauvetage en toile pour recueillir les averses.
Le sac de transpiration
Une plante transpire toute la journée. Enferme une branche bien feuillue, en plein soleil, dans un grand sac plastique transparent, serre bien l’ouverture, lest un coin vers le bas avec un caillou : la vapeur se condense sur le plastique et coule dans le coin. Rendement mesuré par plusieurs testeurs : 100 à 500 ml par sac et par journée ensoleillée, une revue récente de la littérature donne 0,3 à 1 L par jour dans les bons cas. C’est peu, mais ça ne te coûte aucune sueur : c’est la méthode « pose et oublie ». Multiplie les sacs. Change de branche après 48 h, et jamais de plante toxique : laurier-rose, euphorbes, tout ce qui a une sève laiteuse.

L’alambic solaire, et pourquoi il déçoit
Le fameux trou recouvert d’une bâche plastique avec un récipient au centre et un caillou au milieu. Il marche — mais regarde les chiffres. Un puits standard de 40 cm de diamètre sur 30 cm de profondeur donne 100 à 150 ml par jour. En désert, la production moyenne tourne autour de 240 ml, quand tes besoins dépassent 3,8 L : il te faudra plusieurs jours de récolte pour compenser la sueur dépensée à le creuser. Le FM 21-76 lui-même annonce 0,5 à 1 L par 24 h dans les bonnes conditions, et MythBusters l’a testé en direct avec le même verdict. Sa vraie utilité : recycler une eau imbuvable (eau de mer, urine, eau croupie versées dans le trou, ou végétation coupée disposée autour du récipient), quand tu as du temps et rien d’autre.
La condensation
Dans le désert, l’écart de température entre la nuit et le jour fait perler l’eau sur les surfaces métalliques au petit matin — capot de voiture, tôle, casserole retournée. Essuie avec un chiffon et essore. Les Bédouins, dit-on, déterraient des pierres fraîches avant l’aube pour que la rosée s’y dépose : plausible, mal documenté, à considérer comme un appoint.
Neige et glace
Règle absolue : on ne mange pas la neige telle quelle. Fondre et réchauffer de la neige dans ta bouche coûte de la chaleur à ton corps, et le FM 21-76 comme la littérature de médecine de montagne le disent : cela accélère l’hypothermie et, paradoxalement, la déshydratation. Fais-la fondre au feu, au réchaud, ou dans une poche étanche glissée entre tes couches de vêtements. Au réchaud, mets d’abord un fond d’eau dans la casserole : de la neige sèche sur un métal chaud crée une poche de vapeur et d’air isolante, et tu troues ton pot avant que la neige au-dessus n’ait fondu. Un guide MSR compte environ 14 litres de neige fondue avec une cartouche de gaz de 230 g — le carburant devient ta contrainte.
Sur la banquise, la glace de mer ancienne est buvable : avec le temps, la saumure s’égoutte vers le bas et la glace de plusieurs années descend sous 1 g de sel par litre. Le FM 21-76 la décrit bleutée, aux angles arrondis, qui s’éclate facilement ; la glace de l’année est grise, laiteuse, dure et salée.

L’eau des plantes
- Bambou vert : plie une tige, attache-la au sol, coupe le sommet — elle goutte toute la nuit, une eau claire et sans odeur (FM 21-76). Les vieux chaumes fendus en contiennent aussi.
- Lianes tropicales : entaille en haut, coupe en bas, et bois ce qui coule. Si le liquide est laiteux, collant, coloré ou amer, jette-le — c’est le test de tous les manuels.
- Coco verte : excellente ; la noix mûre contient une huile laxative, à petites doses.
- Sève de bouleau ou d’érable au sortir de l’hiver, pendant environ un mois : abondante, légèrement sucrée. Mais aucune sève ne se garde plus de 24 heures : elle fermente.
Rendre potable
Trouver l’eau, c’est la moitié du travail. L’autre moitié, c’est ce qu’il y a dedans, et qu’on ne voit pas. Quatre familles de méthodes, chacune avec ses trous.
L’ébullition : une minute suffit
C’est la référence, celle qui tue tout : bactéries, virus, giardia, cryptosporidium. La mécanique : les microbes meurent en quelques secondes au-dessus de 60-70 °C, bien avant l’ébullition. La Wilderness Medical Society écrit que « toute eau amenée à ébullition franche est adéquatement désinfectée » ; le CDC recommande 1 minute à gros bouillons, et 3 minutes au-dessus de 2 000 m par sécurité. Le vieux réflexe des « 10 minutes » — que le FM 21-76 mentionne encore — est un gaspillage de carburant : même au sommet de l’Everest, l’eau bout vers 70 °C, largement assez pour pasteuriser. Laisse refroidir dans un récipient couvert.
L’ébullition sans casserole
- Pierres chaudes : la plus vieille technique du monde (4 800 ans au moins dans les Plaines américaines). Chauffe des pierres de la taille du poing dans le feu, saisis-les avec deux bâtons fourchus et plonge-les dans l’eau contenue dans un creux de bois, une écorce, un trou tapissé de peau ou de bâche. Deux ou trois pierres suffisent à faire bouillir un litre. Jamais de pierre humide ou tirée d’un cours d’eau : l’eau piégée dedans se change en vapeur et la pierre explose. Prends-les sèches, denses, non poreuses.
- La bouteille plastique sur les braises : tant qu’il y a de l’eau contre la paroi, le plastique ne dépasse pas 100 °C et ne fond pas. Ça marche, c’est spectaculaire, et le plastique relargue des composés au-delà de 60 °C — acceptable pour une urgence, pas pour tous les jours.
- Le sac ou le gobelet en papier : même principe, l’eau absorbe la chaleur plus vite que le papier ne s’enflamme. Garde la flamme sous la ligne d’eau, et arrête avant que ça n’évapore.

Les filtres
Un filtre mécanique, c’est une passoire à trous microscopiques. Le Sawyer Squeeze filtre à 0,1 micron absolu, le LifeStraw à 0,2 micron : ça retient protozoaires et bactéries (le CDC demande au plus 1 micron pour les parasites, 0,3 pour les bactéries). Mais aucun filtre de poche n’arrête les virus — norovirus, rotavirus, hépatite A font 0,02 à 0,04 micron. En Europe et en Amérique du Nord, dans une eau de montagne, le risque viral est faible et un filtre suffit ; en pays tropical ou près des habitations, il faut le compléter par du chlore ou par une ébullition. Et le gel détruit un filtre à fibres creuses : l’eau résiduelle gèle, dilate et fend les tubes, sans que rien ne se voie. Une nuit sous zéro, tu le gardes dans ton sac de couchage.
Le filtre improvisé sable-gravier-charbon dans une bouteille ou un pantalon noué ? Le FM 21-76 est net : « ces procédés clarifient seulement l’eau et la rendent plus agréable ; il faudra la purifier ». Un vrai filtre à sable biologique ne devient efficace qu’après environ un mois, le temps qu’une couche vivante se forme en surface, et même alors il retire 90 à 99 % des bactéries, pas 100 %. Ton bricolage de deux heures est un pré-filtre. Utile, mais un pré-filtre.
La chimie
- Eau de Javel ménagère (5 à 9 %, non parfumée) : 2 gouttes par litre d’eau claire, le double si elle est trouble, colorée ou très froide, remuer, attendre 30 minutes. L’eau doit garder une légère odeur de chlore ; sinon, redose et attends 15 minutes de plus (CDC, EPA). Si ta Javel est à 1 %, c’est 10 gouttes par litre. Attention : la Javel perd jusqu’à la moitié de sa force en six mois à un an ; une vieille bouteille sous-dose.
- Teinture d’iode à 2 % : 5 gouttes par litre d’eau claire, 10 si froide ou trouble, 30 minutes (FM 21-76, CDC). Pas pour les femmes enceintes, les problèmes de thyroïde, ni plus de quelques semaines d’affilée. Le goût te dégoûte ? Après le temps de contact, une pincée de vitamine C (environ 50 mg) efface goût et couleur (guide de Princeton).
- Pastilles chlorées (Aquatabs, NaDCC) : 1 pastille par litre, 30 minutes, 60 minutes si l’eau est sous 10 °C ou trouble.
- Dioxyde de chlore (Micropur MP1, Katadyn) : 1 pastille par litre ; bactéries et virus en 15 minutes, giardia en 30 minutes, cryptosporidium en 4 heures. C’est le seul produit chimique qui vienne à bout du crypto.
Le trou commun à tous : chlore et iode ne tuent pas le cryptosporidium aux doses buvables, et l’eau froide ou trouble ralentit tout. D’où la règle : pré-filtre, puis chimie.
Le soleil : SODIS
Mise au point à Beyrouth dans les années 1980 par Aftim Acra, validée par l’institut suisse Eawag et recommandée par l’OMS. Remplis une bouteille PET transparente de 2 litres maximum d’eau claire, couche-la en plein soleil sur une tôle ou un toit, et attends 6 heures de soleil franc, ou 2 jours si le ciel est couvert. Les UV-A cassent l’ADN des microbes, et si l’eau dépasse 50 °C, chaleur et lumière se renforcent. Les études de terrain mesurent 30 à 80 % de diarrhées en moins chez les utilisateurs. Le test de clarté est génial de simplicité : pose la bouteille pleine sur un journal, si tu lis les gros titres à travers, l’eau est assez claire (moins de 30 NTU). Sinon, décante et pré-filtre. Limites : aucune action sur les produits chimiques, pas de PVC ni de verre épais, et ce qui a survécu peut repartir à l’ombre : bois dans la journée.

- Choisir la source la moins mauvaise : courante plutôt que stagnante, en amont des campements et des pâtures, loin des carcasses.
- Décanter l’eau trouble 12 heures si tu peux (FM 21-76), ou la passer dans un chiffon, un bandana, un filtre à café, un sac Millbank.
- Désinfecter : ébullition 1 minute (3 minutes en altitude) ; ou filtre 0,1-0,2 micron plus chlore si risque viral ; ou dioxyde de chlore 4 heures ; ou SODIS 6 heures de soleil.
- Ne pas recontaminer : rince le goulot et le bouchon avec l’eau traitée, et couvre le récipient.
Ce qui ne marche pas
Et le mythe des « trois jours sans eau » : c’est une moyenne au repos, à l’ombre, sous climat doux. Dans le désert, en marchant, on parle d’heures.
Les ennemis invisibles
Trois familles vivent dans l’eau sauvage :
- Les protozoaires (1 à 16 microns) : giardia et cryptosporidium, les plus fréquents en montagne, portés par les animaux et les gens. Diarrhée qui dure des semaines. Gros, donc faciles à filtrer ; mais le crypto, enfermé dans sa coque, rit du chlore et de l’iode.
- Les bactéries (0,2 à 10 microns) : E. coli, salmonelles, choléra dans les pays à risque. Filtrables, et sensibles à tout.
- Les virus (0,02 à 0,085 micron) : norovirus, rotavirus, hépatite A. Trop petits pour les filtres de poche, mais tués par la chaleur et le chlore. Rares dans une eau de montagne d’Europe, fréquents près des villages sans assainissement.
| Ébullition | Filtre 0,1-0,2 µm | Chlore / iode | Dioxyde de chlore | SODIS | |
|---|---|---|---|---|---|
| Bactéries | ✅ | ✅ | ✅ | ✅ | ✅ |
| Virus | ✅ | ❌ | ✅ | ✅ | ✅ |
| Giardia | ✅ | ✅ | ⚠️ lent | ✅ 30 min | ✅ |
| Cryptosporidium | ✅ | ✅ | ❌ | ✅ 4 h | ⚠️ variable |
| Eau trouble | ✅ | ⚠️ colmate | ❌ doubler la dose | ❌ pré-filtrer | ❌ moins de 30 NTU |
| Produits chimiques | ❌ | ⚠️ charbon seulement | ❌ | ❌ | ❌ |
| Temps | 1-3 min | immédiat | 30-60 min | 15 min à 4 h | 6 h à 2 jours |
| Coût / poids | carburant | 60-90 g | quelques grammes | quelques grammes | une bouteille |
Eau salée, eau trouble, eau stockée
Dessaler
Bouillir l’eau de mer ne sert à rien : le sel reste. Il faut capter la vapeur. Le FM 21-76 décrit la version de plage : un trou, de l’eau de mer chauffée aux pierres brûlantes ou un pot sur le feu, et un chiffon tendu au-dessus qui absorbe la vapeur ; on l’essore, on recommence. Rendement faible, carburant énorme — c’est une méthode de dernier recours. En mer, les canots de l’après-guerre embarquaient une boule gonflable de 60 cm, l’alambic solaire flottant de 1952, qui donnait 1,4 à 2,4 L par jour sur mer calme ; les dessalinisateurs manuels à osmose inverse l’ont remplacé. Et à côté d’une plage, avant de dessaler, creuse un puits derrière la première dune : l’eau douce de pluie flotte sur l’eau salée, et le trou se remplit d’une eau saumâtre mais buvable.
Clarifier
Une eau boueuse colmate ton filtre et protège les microbes du chlore comme des UV. Trois gestes : laisser reposer (12 heures selon le FM 21-76, quelques heures suffisent souvent) puis prélever l’eau claire du dessus sans remuer ; passer dans un tissu serré, plusieurs fois s’il le faut ; ou, si tu es sous les tropiques, broyer des graines de Moringa : une cuillère de poudre par litre agglomère les particules, réduit la turbidité de 80 à 99,5 % en une à deux heures et emporte 90 à 99,99 % des bactéries avec elles — c’est ce que font depuis toujours les villageoises soudanaises avec l’eau du Nil. Ça reste une clarification : on désinfecte ensuite.
Stocker et transporter
L’eau traitée se recontamine par le récipient. Nettoie-le à l’eau javellisée, ferme-le, garde-le à l’ombre. Une eau bouillie ne se conserve pas mieux qu’une autre : l’ébullition tue, elle ne protège pas. Pour un stockage long, les guides de la WMS préfèrent le chlore (il laisse un résiduel) à l’iode (quelques semaines maximum). À la maison, on fait tourner ses réserves tous les six mois. Sur la piste, les Bédouins transportaient l’eau dans des outres en peau de chèvre dont le suintement rafraîchit le contenu ; les San, on l’a vu, enterraient des œufs d’autruche scellés à la cire le long des pistes.
Questions fréquentes
Combien de temps peut-on survivre sans eau ?
En moyenne trois jours au repos et à l’ombre sous climat doux, mais ce chiffre s’effondre dans le désert où l’on peut mourir de coup de chaleur en quelques heures, bien avant la vraie déshydratation. Dans le désert en marchant, il faut boire jusqu’à 1 litre par heure sous 38 °C, donc on parle d’heures, pas de jours.
Peut-on boire l’eau de pluie ?
Oui, c’est une des meilleures sources : bâche, poncho ou écorce roulée en gouttière suffisent à la récolter. Sur un bateau ou près de la mer, rince le tissu à l’eau de mer avant l’averse pour enlever le sel, et laisse passer la première eau qui lave ce qui reste.
Peut-on boire son urine pour survivre ?
Non, c’est un déchet salé et concentré : les reins doivent dépenser plus d’eau pour éliminer l’urée qu’elle n’en apporte, ce qui aggrave la déshydratation avec nausées et troubles de la conscience. Le manuel de l’armée américaine classe l’urine parmi les faux substituts, avec l’eau de mer et l’alcool.
Peut-on boire de l’eau de mer en cas de naufrage ?
Non : l’eau de mer titre 3 à 3,5 % de sel alors que les reins humains ne peuvent produire une urine qu’à 2 % maximum, donc chaque litre bu en coûte 1,5 en urine, soit une perte nette d’eau. Les survivants les mieux documentés, comme Steven Callahan, ont tenu grâce à la pluie et aux fluides d’animaux, jamais grâce à la mer.
Combien de temps faut-il faire bouillir l’eau pour la rendre potable ?
Une minute à gros bouillons suffit à tuer bactéries, virus, giardia et cryptosporidium, et trois minutes au-dessus de 2 000 m d’altitude par sécurité. Les « dix minutes » traditionnelles sont un gaspillage de carburant : les microbes meurent déjà entre 60 et 70 °C.
Comment trouver de l’eau dans la nature quand il n’y a pas de source visible ?
Regarde le relief (les points bas, les lits de rivière à sec où l’on creuse au point le plus bas d’un virage), suis les pistes d’animaux qui convergent, et observe les oiseaux granivores qui volent vers l’eau à l’aube et au crépuscule. La rosée récoltée en marchant dans l’herbe à l’aube avec des chiffons aux chevilles peut donner jusqu’à un litre par heure, bien plus qu’un alambic solaire.
À retenir
- Tes besoins dépassent de loin les 2 litres dès qu’il fait chaud ou que tu bouges : jusqu’à 1 litre par heure en désert. Ne rationne pas l’eau, rationne la sueur.
- Une urine foncée est ton premier avertissement ; un jugement qui flanche est le deuxième, et il arrive avant que tu t’en rendes compte.
- Le paysage parle : pistes qui convergent, oiseaux granivores au crépuscule, mouches, roseaux, sable sombre à l’extérieur d’un méandre. Creuse et attends.
- La rosée aux chevilles bat l’alambic solaire : un litre par heure contre quelques décilitres par jour, sans sueur dépensée.
- Une minute d’ébullition tue tout. Un filtre arrête parasites et bactéries mais pas les virus ; le chlore et l’iode tuent les virus mais pas le cryptosporidium ; seuls le dioxyde de chlore (4 heures) et la chaleur font le tour complet.
Pour aller plus loin
- FM 21-76 / TC 3-21.76 US Army Survival Manual, chapitre 6 « Water Procurement » — gratuit sur archive.org, la base de tous les autres.
- Backer, Derlet & Hill, Wilderness Medical Society Clinical Practice Guidelines for Water Disinfection, Wilderness & Environmental Medicine, 2019 (mise à jour 2024) — la référence médicale, en accès libre.
- Alain Bombard, Naufragé volontaire (1953) et Steven Callahan, Adrift: 76 Days Lost at Sea (1986) — deux récits à lire ensemble, avec la critique de Hannes Lindemann (Alone at Sea) en contrepoint.
- Eawag/Sandec, SODIS Manual — le guide complet de la désinfection solaire, en libre accès.
Sources de ce module (20)
- FM 21-76 US Army Survival Manual, ch. 6 Water Procurement
- CDC — How to Make Water Safe in an Emergency
- EPA — Emergency Disinfection of Drinking Water
- Wilderness Medical Society — Clinical Practice Guidelines for Water Disinfection (Backer, Derlet, Hill, 2019)
- Eawag/Sandec — Solar Water Disinfection (SODIS)
- Wikipedia — Solar water disinfection
- Wikipedia — Solar still (rendement des alambics de survie)
- Wikipedia — Portable water purification
- Princeton OA Guide to Water Purification
- The Conversation — Can you really survive by drinking your own pee? (Barton & Todorovic)
- Britannica — Can you drink water from a cactus?
- Noble & Kimber — On the ethno-ecology of mallee root-water (ANU Press)
- Wikipedia — Water-holding frog
- Bradt Guides — Traditional life for the San
- Kenyon College — How to Find Water (indices bédouins, oiseaux, insectes)
- Wikipedia — Alain Bombard
- Wikipedia — Steven Callahan
- Paul Kirtley — How to use a Millbank bag
- Madsen et al. — Effect of water coagulation by seeds of Moringa oleifera on bacterial concentrations (PubMed)
- RECOIL Offgrid — Survival Science: minimum water boiling time
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