Le feu : l'allumer partout, le garder toujours
Sous la pluie, sur la neige, sans briquet : la physique du feu, les gestes qui marchent, et ceux qui ne marchent que dans les films.
Il est 16 h 40, il pleut depuis midi, et tes doigts ne sentent plus la fermeture du sac. Tu as un briquet, tu as des allumettes, tu as même du bois : tu as déjà brûlé trois allumettes sur une brindille qui fume et qui s’éteint. Le problème n’est pas l’allumeur : c’est que tu ne sais pas encore ce que le feu te demande.

Ce que le feu exige vraiment
Les pompiers dessinent un triangle : combustible, chaleur, oxygène. Retire l’un des trois, le feu meurt. La recherche a ajouté un quatrième côté, la réaction en chaîne : c’est elle qui fait qu’un feu bien parti continue seul, alors qu’une brindille isolée s’éteint dès que tu retires l’allumette.
Le détail que personne ne t’explique : le bois ne brûle pas. Ce sont les gaz qu’il libère en chauffant qui brûlent. Ce phénomène s’appelle la pyrolyse. Le bois commence à se décomposer et à dégazer vers 200-250 °C, et ce sont ces vapeurs qui s’enflamment au-dessus de la surface. D’où trois conséquences pratiques :
- Le bois mouillé refuse d’abord de chauffer : toute l’énergie part à évaporer l’eau (100 °C) avant que la pyrolyse ne puisse commencer. Ton feu « fume et s’éteint » parce qu’il n’atteint jamais la température de dégazage.
- La finesse compte plus que la quantité : une allumette chauffe une brindille jusqu’à 250 °C en une seconde, elle ne chauffera jamais une bûche.
- L’oxygène doit circuler : un feu écrasé sous du bois n’a plus d’air, il fume. Sépare les morceaux, souffle par-dessous.
La progression : allumette, crayon, doigt, poignet
C’est la règle des vieux manuels et des écoles de bushcraft du Nord, de Mors Kochanski à Paul Kirtley : le feu monte en puissance comme une voiture passe ses vitesses. On ne saute pas une vitesse.

- L’amadou : ce qui prend une étincelle ou une flamme d’allumette. Une boule de la taille du poing, fibreuse, aérée, sèche.
- Le petit bois d’allumette : brindilles du diamètre d’une allumette, sèches au point de casser avec un « clac » net. Il en faut une brassée, pas une poignée — c’est la formule de Kirtley, et l’erreur numéro un des débutants.
- Le bois de crayon, puis du petit doigt, puis du pouce.
- Le bois de poignet : c’est le feu proprement dit. Au-delà, pour un feu de survie, tu n’as généralement pas besoin de plus gros.
Prépare toutes les étapes avant de craquer la première allumette, à portée de main. Kirtley pose toujours une plateforme de bâtons secs au sol : elle isole de l’humidité, nourrit le cœur du feu et laisse l’air passer par-dessous. Sol détrempé : deux couches croisées.
Les amadous naturels
L’amadou, c’est ce qui transforme une étincelle ou une petite flamme en feu. La nature en fournit une dizaine, et certains brûlent trempés.

- L’écorce de bouleau : elle contient de la bétuline, un triterpène proche de la térébenthine. Elle brûle même humide, avec une flamme haute et grasse. Gratte-la finement avec le dos du couteau pour faire une « laine » qui prend l’étincelle du firesteel. Prends-la sur les arbres morts, jamais en ceinturant un vivant.
- Le bois gras (fatwood) : le cœur du pin imbibé de résine, dans les souches et les racines pivotantes d’arbres morts, et à la naissance des branches. Il est ambré, translucide, collant, il sent la térébenthine. En copeaux fins il prend l’étincelle ; en bâtonnets, il fait une torche. Pin sylvestre, maritime ou noir.
- L’amadouvier (Fomes fomentarius), le champignon en sabot de cheval sur les bouleaux et hêtres morts. Ötzi, l’homme des glaces mort il y a 5 000 ans dans les Alpes, en portait une provision préparée avec son silex et sa pyrite. La couche spongieuse sous la croûte, bouillie dans une lessive de cendres puis battue, prend l’étincelle et couve des heures.
- Le chaga (Inonotus obliquus), la masse noire craquelée sur les bouleaux vivants : la couche interne orangée prend l’étincelle du firesteel telle quelle, une fois sèche, et couve avec obstination.
- La massette (roseau à massette, quenouille au Québec) : le duvet des épis prend l’étincelle instantanément, mais flambe en une seconde. Il faut l’entourer d’autre chose.
- La barbe de vieillard (Usnea, le lichen filamenteux gris-vert) : excellent sec, mais souvent trop humide sur l’arbre ; glisse-le dans ta veste une heure, la chaleur du corps le sèche.
- Les herbes sèches, l’aigrette d’épilobe, la mousse sèche, les vieux nids abandonnés : de bons compléments, rarement assez secs par eux-mêmes.
Les plumeaux de bois (feather sticks)
Quand tout est trempé, le seul bois sec est dans le bois. Prends une branche morte sur pied du diamètre du pouce, enlève l’écorce, et taille des copeaux fins, en plumes, sans les détacher : le paquet de boucles forme un amadou et le bâton dessous forme le petit bois. Kirtley donne la dose : deux bons plumeaux par temps sec, quatre par temps humide et froid, six très bons plumeaux sous la pluie quand il faut absolument réussir. Le secret est le « cou » fin de chaque boucle : si le copeau est épais, il charbonne sans transmettre la flamme.

Les amadous de kit : pourquoi le gras brûle
Tout ce qui est imbibé de graisse, de cire ou d’huile fait un amadou de kit, pour une raison simple : la graisse est un hydrocarbure, elle repousse l’eau et se vaporise à basse température. Le coton n’est que la mèche.
| Coton vaseliné | Tampon | Ruban adhésif toilé | Chips de maïs | |
|---|---|---|---|---|
| Prend l'étincelle du firesteel | ✅ (fibres écartées) | ✅ (fibres écartées) | ❌ flamme requise | ❌ flamme requise |
| Durée de flamme | 3-7 min | 5-7 min | plusieurs minutes | 30-60 s par chip |
| Résiste à l'humidité | ✅ | ✅ sous blister | ✅ | ✅ dans le sachet |
| Poids pour 10 feux | ~20 g | ~30 g | quelques mètres | un sachet |
- Le coton vaseliné : une cuillère à café de vaseline sur une boule de coton donne environ 7 minutes de flamme. Stocke-les dans un tube ou un sachet, écarte les fibres avant d’étinceler.
- Le tampon hygiénique : de la ouate de coton compressée sous blister étanche, 5 à 7 minutes de flamme, et le blister sert d’étui à allumettes.
- Le ruban adhésif toilé : froissé en boule ou effiloché pour exposer les fibres de la trame, il brûle longtemps et colle les copeaux de firesteel.
- Les chips : un test du site The Prepared a confirmé que Doritos, Cheetos et Fritos s’enflamment d’une flamme nue et tiennent 30 à 60 secondes par chip, plusieurs minutes une fois écrasées. La recette : une plaque fine d’amidon de maïs frite à cœur dans l’huile, gardée sèche par le sel. Biscuits, amandes et barres de ration n’ont pas pris, même au chalumeau — trop épais, pas assez gras.
Les allumeurs : du briquet à la pile
Le trio de base
Le briquet reste l’outil le plus efficace jamais inventé, à un défaut près : mouillé ou gelé, il ne marche plus, et son gaz s’épuise. Les allumettes tempête (type UCO) brûlent 15 secondes dans le vent et se rallument après immersion. Le firesteel, ou tige de ferrocérium, est l’assurance : l’alliage inventé par Carl Auer von Welsbach en 1903 crache des étincelles à environ 3 000 °C, sec ou trempé, à toute altitude, et un modèle « armée » vaut environ 12 000 frottements.

- Prépare un nid d’amadou fin (écorce de bouleau grattée, coton effiloché, plumeau) et pose-le au sol, calé, à l’abri du vent.
- Plante la pointe de la tige dans le nid, ou juste au-dessus. Le dos du couteau (jamais le tranchant) posé sur la tige, à 45 degrés.
- Tire la tige vers l’arrière en gardant le grattoir immobile, au lieu de pousser le grattoir vers l’avant : les étincelles tombent sur l’amadou au lieu de disperser le nid.
- Alterne : quelques frottements lents pour déposer de la limaille de ferrocérium sur l’amadou, puis un frottement vif pour l’enflammer.
- Souffle doucement dès que ça rougeoie, puis pose le nid sous le tipi de petit bois.
Le soleil
Une loupe, une lentille de Fresnel format carte bancaire, des lunettes de presbyte (convexes ; celles de myope divergent la lumière) concentrent le soleil sur de l’amadou sombre. Une bouteille d’eau claire, couchée, fait une lentille correcte : des pompiers du Massachusetts ont attribué un incendie de 2021 à Stoneham à des bouteilles qui concentraient le soleil sur du papier. Il faut un liquide clair et un soleil franc. La glace polie, elle, relève surtout du cinéma : MythBusters a obtenu une flamme, mais avec une sphère de glace parfaitement claire de la taille d’un demi-ballon de bowling, fabriquée en laboratoire. En nature, la glace claire est rare, le soleil d’hiver faible, et la taille prend des heures.
La pile
Une pile 9 V posée sur de la laine d’acier 0000 (des fils de 25 micromètres) fait rougir les fibres instantanément — le courant les chauffe par effet Joule, et le fer fin s’oxyde en brûlant. Ne les range jamais ensemble dans la même poche : elles s’allument toutes seules. Un papier de chewing-gum aluminisé taillé en sablier (large aux extrémités, un fil au milieu) sur les deux pôles d’une pile AA chauffe au point de s’enflammer une seconde : il faut l’amadou déjà en place, et un emballage vraiment métallisé, ce qui devient rare.
Le silex et l’acier
L’ancêtre du firesteel, et l’inverse de ce qu’on croit : ce n’est pas la pierre qui fait l’étincelle, c’est l’acier. L’arête de silex arrache un copeau d’acier carboné qui s’oxyde brutalement dans l’air. Ces étincelles sont froides comparées au ferrocérium : il leur faut un amadou à très bas point d’ignition, le charcloth (coton ou lin carbonisé sans air dans une boîte fermée) ou l’amadouvier préparé. Avec de l’entraînement, une boîte à amadou du XVIIIe siècle allumait une bougie en moins d’une minute — souvent bien plus, et on ajoutait parfois une pincée de poudre noire.
La chimie
Le permanganate de potassium (des cristaux violets, autrefois dans les trousses de secours de certaines armées) mélangé à parts à peu près égales avec de la glycérine s’enflamme spontanément en 30 à 60 secondes à température ambiante, mais peut mettre 2 à 3 minutes sous zéro. C’est un oxydant puissant : il tache tout en violet, et ne doit jamais voyager dans le même flacon que quoi que ce soit de gras.
Le feu par friction
La compétence qui donne le plus de fierté, et qui pardonne le moins l’à-peu-près. Le principe est toujours le même : produire une poussière de bois très fine, la chauffer par frottement jusqu’à ce qu’elle couve, et transférer cette braise dans un nid d’amadou.

- Le drille à archet (bow drill) : le plus fiable en climat tempéré. Bois tendres, secs, non résineux : saule, peuplier, tilleul, cèdre, tremble — si l’ongle marque le bois sans forcer, il convient. Le pin est à éviter, sa résine lubrifie. Encoche en part de gâteau dans le trou de rodage, écorce dessous pour recueillir la poussière ; quand la fumée épaissit et que la poussière est noire, encore dix coups d’archet, puis on soulève.
- Le drille à main (hand drill) : sans archet. Le foret est une tige de molène, de massette ou de yucca, longue comme le bras, grosse comme le petit doigt. Le capitaine Bourke, cité par Walter Hough en 1890, a vu des Apaches faire du feu en moins de 8 secondes avec du yucca et une pincée de sable. Les boucles de pouce (une cordelette qui attache les pouces au sommet du foret) sont les « petites roues » du débutant.
- La charrue à feu (fire plough) : le bâton qu’on frotte dans une rainure. C’est la technique polynésienne, sur hibiscus de plage (Hibiscus tiliaceus, le hau hawaïen) ou, chez les Maoris, sur kaikōmako. Hough rapporte des Samoans qui obtenaient une flamme en 40 secondes.
- Le piston à feu : un cylindre et un piston étanches ; un coup sec, l’air comprimé à 25:1 dépasse 260 °C et allume un fragment de charcloth au bout du piston. Inventé par les peuples austronésiens d’Asie du Sud-Est, breveté à Londres et Paris en 1807 — et Rudolf Diesel a eu l’idée de son moteur en voyant Carl von Linde allumer une cigarette avec un piston ramené de Penang.
Les architectures : chaque feu a un métier
| Tipi | Étoile | Bougie suédoise | Dakota | Feu long | |
|---|---|---|---|---|---|
| Allumage facile | ✅ | moyen | ❌ (flamme requise) | moyen | ❌ |
| Économie de bois | ❌ | ✅ | ✅ | ✅ | ❌ |
| Discrétion | ❌ | moyen | moyen | ✅ | ❌ |
| Cuisson | moyen | ✅ | ✅ (surface plate) | ✅ | moyen |
| Chauffer une nuit | ❌ | ❌ | 2-5 h | ❌ | ✅ 8 h et plus |
| Sur neige profonde | avec plateforme | avec plateforme | ✅ | ❌ | ✅ |
- Le tipi : petit bois dressé en cône autour de l’amadou. L’allumage le plus facile, parce que la flamme monte et lèche tout le cône. Il s’effondre vite : c’est normal, on passe à autre chose.
- La cabane (log cabin) : des bûches croisées en carré autour d’un tipi. Stable, aéré, donne des braises régulières pour cuisiner ; les scouts l’appellent le « Kapla ».
- L’étoile : quatre ou cinq bûches dont seules les extrémités se touchent au centre. On pousse pour activer, on écarte pour ralentir ou éteindre. Le feu des tribus des plaines quand le bois manquait : il consomme les bûches bout par bout, sans hache.
- La bougie suédoise (bûche scandinave) : une bûche verticale fendue en croix sur les trois quarts de sa hauteur, allumée par le haut. Les fentes créent un tirage de cheminée, ce qui permet de brûler du bois fraîchement coupé. Les soldats suédois de la guerre de Trente Ans s’en chauffaient avec les sapins abattus sur place ; une bûche de 30-60 cm de diamètre brûle 2 à 5 heures et son plateau sert de réchaud.
- Le feu d’en haut (upside-down) : les plus grosses bûches en bas, serrées, puis des couches de plus en plus fines, et le tipi au sommet. Le feu descend, les braises tombent et allument la couche suivante. Il se nourrit seul plusieurs heures et n’a pas besoin qu’on le retourne.
Le feu Dakota : discret et efficace

Le FM 21-76 le décrit en trois lignes : creuse un trou, puis, du côté d’où vient le vent, un second trou relié au premier par un tunnel, et fais ton feu au fond du premier. Le vent s’engouffre dans le trou d’aération, arrive sous les braises, et le feu tire comme un poêle. Résultat : une flamme concentrée qui consomme moins de bois, presque sans fumée parce que la combustion est complète, invisible à quelques mètres, à l’abri du vent, et qui s’éteint en rebouchant. Une casserole posée en travers de l’ouverture cuit comme sur une plaque. Compte 25 à 50 cm entre les deux trous. À éviter : les sols de racines et de tourbe, qui peuvent couver pendant des jours.
Le feu long pour la nuit

Le feu qui chauffe un dormeur toute une nuit n’est pas un gros tas : c’est un feu aussi long que toi, allumé sur toute sa longueur. Les Samis, éleveurs de rennes en déplacement sans tente à l’automne, ont perfectionné le nuorssjo, que la littérature suédoise appelle « le meilleur feu de bûches » : deux troncs de pin sylvestre morts sur pied, droits, d’environ 2 mètres, dont on aplanit une face à la hache. On allume la face plate du tronc du bas, on pose le second dessus, faces plates l’une contre l’autre, et on règle l’écart avec des coins de bois. Chaleur lente, « immobile », qui dure la nuit. Les Finlandais ont le rakovalkea, le « feu à fente », sur le même principe ; la version sibérienne empile plusieurs bûches en éventail sur une grosse bûche de base.
Sous la pluie et sur la neige
La règle de Kirtley : installe la bâche avant d’allumer, sinon la première flamme fait fondre la bâche que tu tendras après. Sous elle, l’air chaud monte, se refroidit et redescend : une poche de chaleur se forme, et le feu brûle mieux avec moins de bois. Double la quantité de petit bois quand la pluie tombe directement, protège les premières secondes avec ta veste ou ton sac, et cherche un creux abrité du vent — mais pas une cuvette, où l’air froid et l’humidité s’accumulent.
Sur la neige, deux stratégies. Pour une pause déjeuner, un feu posé sur une plateforme épaisse de bûches : des bûches vertes ou mouillées, en deux couches croisées, qui tiennent quelques heures sans brûler parce qu’elles sont gorgées d’eau. Pour la nuit, on creuse jusqu’au sol ou on monte un feu long, qui repose sur ses propres troncs. Un feu posé directement sur la neige la fond, s’enfonce et se noie.
Garder le feu, transporter le feu
Un feu qu’on rallume chaque matin coûte des allumettes et une heure de travail. Un feu qu’on garde ne coûte rien.
- Laisse tomber les flammes après une heure ou deux de bon feu, sans rajouter de bois : il te faut un lit de braises épais, pas des flammes.
- Rassemble les braises en un tas compact au centre. Un tas serré garde sa chaleur, un tas étalé meurt.
- Couvre de plusieurs centimètres de cendre jusqu’à ce que la lueur s’assombrisse sans disparaître. La cendre limite l’oxygène et isole.
- Pose une ou deux bûches denses au bord du tas, pas dessus : elles s’imprègnent de chaleur et s’allumeront lentement.
- Le matin, ratisse la cendre, cherche la lueur, dépose de l’amadou fin et souffle bas et long.
Pour transporter une braise d’un camp à l’autre, il faut un matériau qui couve sans se consumer : amadouvier, chaga, bois pourri sec (« punk »), pomme de pin, enveloppés de mousse humide dans une boîte en fer. Les Indiens Quinaielt de l’État de Washington tressaient des mèches en écorce de cèdre longues d’un mètre, gardées allumées pendant des semaines sous leurs couvertures. Les Aborigènes d’Australie transportaient de nuit un champignon (Laetiporus portentosus) qui couve des heures. Et la mèche lente des arquebusiers, une corde de chanvre bouillie dans une lessive de cendres et de salpêtre, brûle environ 20 minutes par pouce : 2 mètres, c’est une journée de feu dans la poche.
Ce qui tue : monoxyde, abri, incendie
Le feu détruit aussi de l’extérieur. Aux États-Unis, une étude sur vingt et un ans a attribué 84 % des feux de forêt à des causes humaines, et les feux de camp en représentent environ 5 % : abandonnés, mal éteints, posés sur des racines ou de la tourbe qui couvent des jours. La règle du Leave No Trace tient en trois mots : noyer, remuer, toucher — un feu éteint est un feu dont tu peux toucher les cendres à main nue. Et deux pièges à répétition : les pommes de pin vertes éclatent en projetant des braises, et le genêt ou l’ajonc brûlent verts avec une chaleur énorme, impossible à contrôler.
Cuire, signaler, tenir le moral
Pour cuire, on veut des braises, pas des flammes : la cabane et l’étoile les donnent, le Dakota les concentre sous la casserole. Pour signaler, le code international est trois colonnes de fumée ; de la végétation verte ou de la mousse jetée sur un grand feu donne une fumée blanche, du caoutchouc ou de l’huile une fumée noire. Choisis la couleur qui contraste avec le fond : blanc sur forêt sombre, noir sur neige. Et sache que la fumée ne sert que par temps calme et clair ; le vent, la pluie ou la neige la dispersent avant qu’un pilote ne la voie.
Le feu chauffe aussi la tête. En 2014, l’anthropologue Christopher Lynn a mesuré la tension artérielle de 226 adultes devant un feu de cheminée : avec le crépitement, elle baissait d’environ 5 % ; sans le son, l’image seule ne faisait rien. Le feu est un calmant avec un mode d’emploi : il faut l’entendre. En survie, il occupe les mains, donne un but, et rend la nuit moins longue.
Les mythes à démonter
Questions fréquentes
Comment allumer un feu sous la pluie ?
Cherche du bois mort encore accroché aux arbres plutôt qu’au sol, car la gravité tire l’eau vers le bas et le bois vertical reste bien plus sec. Taille des plumeaux de bois (des copeaux fins non détachés) dans ce bois sec caché à l’intérieur, prépare toutes les tailles de petit bois avant la première étincelle, et installe une bâche au-dessus avant d’allumer.
Quel bois ou matériau naturel brûle même mouillé ?
L’écorce de bouleau, grâce à la bétuline qu’elle contient, brûle avec une flamme haute même humide. Le bois gras (fatwood), le cœur résineux des souches de pin, fonctionne aussi bien trempé, en copeaux fins ou en bâtonnets.
Comment faire du feu sans briquet ni allumettes ?
Le firesteel (tige de ferrocérium) reste la méthode la plus fiable, sec ou mouillé, à toute altitude : on tire la tige vers l’arrière en gardant le grattoir immobile pour que les étincelles tombent sur l’amadou. Sans firesteel, le drille à archet (bow drill) sur bois tendre (saule, tilleul, peuplier) fonctionne mais demande de l’entraînement, tout comme une loupe ou une pile 9V sur de la laine d’acier fine.
Comment garder un feu allumé toute la nuit sans se réveiller ?
Un feu long, aussi long qu’un corps humain allongé, brûle sur toute sa longueur et chauffe des heures durant sans intervention, comme le nuorssjo des éleveurs samis. Pour un feu qu’on veut retrouver le matin, on laisse tomber les flammes en un lit de braises compact, qu’on recouvre de plusieurs centimètres de cendre pour limiter l’oxygène.
Le bois vert (fraîchement coupé) brûle-t-il ?
Mal, mais pas jamais : il contient 50 à 100 % d’eau rapportée à sa masse sèche, et toute cette eau doit s’évaporer avant que le bois ne dégaze et ne s’enflamme. On ne l’utilise pas pour allumer, mais on peut le brûler une fois le feu déjà chaud, ou en bougie suédoise dont les fentes créent un tirage suffisant.
Comment allumer un feu avec un firesteel du premier coup ?
Prépare un nid d’amadou fin (écorce de bouleau grattée, coton effiloché) posé au sol et à l’abri du vent, puis plante la pointe de la tige dedans avec le dos du couteau posé dessus à 45 degrés. Tire la tige vers l’arrière en gardant le grattoir immobile pour que les étincelles tombent sur le nid, puis souffle doucement dès que ça rougeoie.
À retenir
- Le bois ne brûle pas, ses gaz brûlent : ton feu a besoin de chaleur et d’air avant d’avoir besoin de bois.
- Allumette, crayon, doigt, poignet : prépare toutes les tailles avant la première étincelle, et une brassée de petit bois, pas une poignée.
- Sous la pluie, le bois sec est dans le bois : mort sur pied, écorcé, fendu, taillé en plumeaux. Écorce de bouleau et bois gras brûlent mouillés.
- Le firesteel se tire vers l’arrière, l’amadou reste immobile ; la pile et la laine d’acier voyagent séparées.
- Un feu long chauffe la nuit, un feu Dakota cache la cuisine, une braise sous la cendre économise le matin — et jamais de braise dans un abri fermé.
Pour aller plus loin
- Mors Kochanski, Bushcraft: Outdoor Skills and Wilderness Survival (1988) — la bible du feu en forêt boréale, dont sort la progression par diamètres.
- Paul Kirtley, Fire Fundamentals, cours gratuit — la méthode la plus rigoureuse en climat humide.
- Walter Hough, Fire-making Apparatus in the U.S. National Museum (1890) — l’inventaire ethnographique le plus complet jamais écrit, gratuit sur Gutenberg.
- FM 21-76, US Army Survival Manual, chapitre 7 — le feu Dakota, les foyers et les allumeurs de fortune en dix pages.
Sources de ce module (20)
- FM 21-76 US Army Survival Manual, ch. 7 Firecraft
- Paul Kirtley — Tactics for fire-lighting in the damp, cold months
- Paul Kirtley — Nuorssjo, the best log fire (feu long sami)
- Walter Hough, Fire-making Apparatus in the U.S. National Museum (1890)
- Wikipedia — Fire piston
- BUSHCRAFT.FR — Guide des allume-feux naturels et artificiels
- Lynn C. D. (2014), Hearth and Campfire Influences on Arterial Blood Pressure, Evolutionary Psychology
- CDC MMWR — Carbon Monoxide Poisoning Deaths Associated with Camping, Georgia 1999
- The Prepared — Confirmed: Doritos, Cheetos and similar snacks make great fire tinder
- Woodland Ways — Slow match
- Frontier Bushcraft — The Swedish Firesteel
- LaToileScoute — Allumer un feu de camp par tous les temps
- Wikipédia — Bûche scandinave
- Jack Raven Bushcraft — Outer barks as tinder
- Wood Trekker — True tinder fungus (chaga)
- Survival-Kompass — Making fire with ice: myth debunked
- Te Papa — Hika ahi, making fire (Maori)
- Smithsonian — Study shows 84% of wildfires caused by humans
- Bushcraft USA — Fire reflectors? (débat sur les murs réflecteurs)
- T-O-T — 5 clés pour allumer un feu sous la pluie
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Le mental : ce qui décide de tout
Avant le feu, avant l'eau, avant l'abri : ce qui se passe dans ta tête pendant les dix premières minutes.

L'eau : trouver, capter, rendre potable
Trois jours sans eau, c'est la légende. La vraie question, c'est où elle se cache et ce qu'il y a dedans.

L'abri : dormir au chaud quand tout est contre toi
Trois heures. C'est le temps qu'il te reste sous la pluie froide si tu ne te mets pas à l'abri du vent et du sol.