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🌿 Récits de survivantsDébutant15 min

Yossi Ghinsberg : 3 semaines seul en Amazonie bolivienne

En 1981, un routard israélien de 22 ans survit trois semaines seul dans la jungle bolivienne après qu'un radeau se brise dans les rapides.

Écouter ce module≈ 1 min

Le radeau tape un rocher, bascule, et le courant l’avale. Yossi Ghinsberg n’a plus rien sous les pieds : plus de bois, plus de Kevin, juste l’eau brune du Tuichi qui le roule vers une cascade qu’il n’a pas vue venir. Il refait surface une fois, deux fois, avale de l’eau, s’accroche à rien. Quand le courant le recrache enfin sur un banc de graviers, il est seul. Pas de sac, pas de couteau, pas d’allumettes : tout est parti avec le radeau. Il a 22 ans, il est à des jours de marche de la moindre piste, et le seul homme qui savait où le groupe allait, Karl, n’est même pas dans le bateau. Il l’ignore encore, mais il vient d’entrer dans les trois semaines qui vont tout changer.

Un radeau de bois s'approche de rapides écumants dans un canyon encaissé, jungle dense de chaque côté

Ce qui s’est passé

1981, La Paz. Yossi Ghinsberg, 22 ans, tout juste sorti de la marine israélienne, voyage en Amérique du Sud en s’inspirant de Papillon, le récit d’évasion d’Henri Charrière. En Colombie puis en Bolivie, il se lie avec Markus Stamm, un instituteur suisse, puis rencontre à La Paz Karl Ruprechter, un Autrichien qui se présente comme géologue et parle d’une tribu isolée et d’un gisement d’or au cœur d’une zone inexplorée du Tuichi. Un quatrième homme se joint au projet, Kevin Gale, photographe américain. Les quatre ne se connaissaient pas avant ce voyage.

Quatre silhouettes avec des sacs à dos avancent le long d'un fleuve boueux bordé de jungle épaisse

Le groupe rejoint en avion Apolo puis descend jusqu’au village d’Asariamas, au confluent du Tuichi et de l’Asariamas. Une première tentative pour rejoindre le village caché promis par Karl tourne court : à court de vivres, il faut manger du singe, que Markus refuse et qui l’affaiblit ; le groupe rebrousse chemin jusqu’à Asariamas. Karl propose alors un nouveau plan : descendre le Tuichi en radeau jusqu’à l’ancienne mine d’or de Curiplaya, puis jusqu’à Rurrenabaque. Avec l’aide des villageois, ils construisent un radeau de rondins.

Au confluent avec l’Ipurama, Karl révèle enfin qu’il ne sait pas nager et refuse d’affronter le canyon San Pedro, une série de rapides et de chutes plus loin sur le Tuichi — une faiblesse qu’il avait tue depuis le tout début de l’expédition, et qui ressort au pire moment possible. Le groupe se sépare : Karl et Markus partent à pied vers le village d’Ipurama, en amont, avec l’idée de rejoindre La Paz par un autre chemin ; Kevin et Yossi continuent en radeau. Les quatre se promettent de se retrouver à La Paz avant Noël.

Le radeau de Kevin et Yossi approche une cascade, perd le contrôle et se disloque. Kevin atteint la rive ; Yossi est emporté par-dessus la chute. Il passe quatre jours à remonter la rivière à la recherche de son ami avant de comprendre qu’il est seul, sans sac, sans couteau, sans allumettes — tout est resté sur le radeau.

Un radeau de bois se brise dans une cascade écumante, deux silhouettes séparées par le courant

Commencent trois semaines seul dans une zone non cartographiée, pendant l’une des pires saisons des pluies depuis des décennies. La deuxième semaine, une crue manque de le noyer ; il s’enfonce deux fois dans un bourbier. Cinq jours durant, il ne trouve rien à manger. Son pied, en permanence trempé, commence à pourrir sous l’effet d’un champignon. Il fait des hallucinations récurrentes d’une femme avec qui, dit-il, il « dort » chaque nuit.

Un pied nu posé près d'un petit feu de fortune dans la pénombre d'un abri de fougères

Vers le sixième jour, un jaguar s’approche de son campement pendant son sommeil. Sans arme, sans couteau, sans feu, Ghinsberg improvise : il attrape sa bombe de répulsif à insectes et un briquet retrouvé dans une poche, et fabrique un lance-flammes de fortune en allumant le jet aérosol, assez pour repousser l’animal.

Deux yeux qui brillent à la lisière d'un feu de fortune dans la jungle nocturne, un jet de flamme improvisé les repousse

Pendant ce temps, Kevin, secouru par des habitants d’un village voisin, atteint Rurrenabaque, à environ 190 km du point où le radeau a chaviré. Un survol en avion ne repère rien. Convaincu que Yossi est encore vivant, Kevin engage un pilote de bateau local et repart en amont avec des chasseurs indigènes uchupiamona, organisés autour d’Abelardo « Tico » Tudela.

190km
entre le naufrage du radeau et Rurrenabaque, où Kevin a donné l’alerte

Ils retrouvent Yossi vivant, trois semaines après sa disparition — vingt jours exactement selon le compte que Ghinsberg lui-même tient aujourd’hui sur son site.

Une pirogue avec plusieurs silhouettes avance sur une large rivière vers une silhouette amaigrie assise sur la berge

Il passe les trois mois suivants à l’hôpital. Karl Ruprechter et Markus Stamm, eux, ne reviendront jamais à La Paz : malgré plusieurs missions de secours, ni l’un ni l’autre ne sera jamais retrouvé. L’ambassade d’Autriche révélera plus tard que Karl n’était pas géologue, mais un homme recherché par Interpol.

Dix ans plus tard, Ghinsberg retourne dans cette même jungle — non pour la revivre, mais pour y construire quelque chose. Il met en relation le village de San José de Uchupiamonas, où vit le peuple qui a participé à son sauvetage, avec la Banque interaméricaine de développement, qui finance un petit hôtel écologique géré par les habitants eux-mêmes. Le Chalalan, dans le parc national Madidi, existe toujours : il emploie une quarantaine de personnes du village et a accueilli, depuis, jusqu’à des chefs d’État.

Un petit lodge en bois sur pilotis au bord d'un lac forestier entouré de jungle amazonienne dense

Ce qu’il a fait

Chercher Kevin pendant quatre jours avant d’accepter la solitude n’était pas déraisonnable : abandonner un compagnon trop vite est aussi une faute. Mais ce même réflexe l’a aussi éloigné plus longtemps de tout point fixe, alors qu’il ne savait déjà plus précisément où se trouvait le radeau d’origine. Le déni initial — refuser d’admettre qu’on est seul — est une réaction normale dans les premières heures d’un accident grave, mais elle devient dangereuse si elle retarde trop longtemps la construction d’un abri stable ou le choix d’une direction.

Continuer à se déplacer plutôt que de rester immobile, ensuite, va à l’encontre du réflexe le plus souvent enseigné après un accident — rester sur place si quelqu’un connaît l’itinéraire. Mais ici, personne ne connaissait la zone exacte où le radeau avait chaviré, et Ghinsberg a fait ce que la plupart des manuels de survie considèrent comme la vraie exception à cette règle : suivre le courant d’un cours d’eau vers l’aval, parce qu’une rivière mène presque toujours, tôt ou tard, vers des hommes. Pour tenir la distance mentale de cette marche sans fin, il s’est répété un but simple, presque une formule : rejoindre San José, le village le plus proche dont il connaissait le nom — peu importait la distance réelle, l’important était d’avoir un point d’arrivée à nommer.

Face au jaguar, l’improvisation d’un lance-flammes de fortune a fonctionné dans l’urgence absolue — mais c’est un pari, pas une technique : sans autre issue, transformer le seul objet inflammable disponible en repoussoir vaut mieux que l’immobilité face à un prédateur, tout en restant un geste qui aurait pu aussi bien se retourner contre lui.

Le pied laissé en permanence humide, en revanche, est une négligence plus qu’une décision — mais une négligence compréhensible : sans chaussures de rechange ni tissu sec, il n’avait quasiment aucun moyen de rompre le cycle d’humidité continue qui a fini par attaquer sa peau.

Suivre l’eau qui descend n’est pas une exception au « reste où tu es » : c’est la seule piste qui, dans une jungle sans sentier, mène presque toujours vers des gens.

Ce qui l’a sauvé

Suivre le courant vers l’aval

Sans carte, sans boussole, sans aucun repère fiable dans une jungle non cartographiée, la rivière était le seul fil directeur possible. Un cours d’eau descend presque toujours vers des zones habitées, parce que les villages, dans une région sans routes, se sont construits le long de l’eau et non ailleurs. Voir le guide sur les rivières.

La ténacité de Kevin Gale

Un survol aérien n’ayant rien donné, Kevin aurait pu conclure, comme beaucoup l’auraient fait à sa place, que Yossi était mort et que la seule chose raisonnable restait de rentrer. Il a au contraire engagé lui-même un pilote de bateau local et remonté la rivière à la recherche de son ami. Une recherche qui continue après le premier échec, quand tout pousserait à l’arrêter, change tout. Voir le guide sur les secours.

La connaissance du terrain des chasseurs uchupiamona

Ce ne sont pas des recherches aériennes qui ont fini par le localiser, mais des chasseurs indigènes qui lisaient un terrain — traces, courants, végétation — qu’aucun étranger de passage ne pouvait déchiffrer aussi vite. Le sauvetage final tient autant à ce savoir local qu’à la ténacité de Kevin. Voir le guide sur la jungle.

Improviser face au danger immédiat plutôt que se figer

Face au jaguar comme face à la crue et au bourbier, Ghinsberg a réagi dans l’instant avec ce qu’il avait sous la main — un répulsif, un briquet, un geste — plutôt que de rester paralysé par l’absence de tout équipement adapté. Voir le guide sur les prédateurs.

Un objectif mental concret plutôt que l’ampleur de la situation

Se fixer un but atteignable — le prochain méandre, une idée fixe de destination — maintient l’attention et la motivation quand l’ampleur réelle de la situation, elle, ne fait que décourager. Voir le guide sur le mental.

Ce qu’on en apprend

1. Une faiblesse de sécurité cachée par un membre du groupe doit arrêter le plan, pas le faire contourner. Karl savait depuis le départ qu’il ne savait pas nager ; il l’a caché jusqu’au pied du canyon le plus dangereux du trajet. Quand une information de ce genre sort au pire moment, ce n’est jamais un détail : c’est un signal que le reste du plan mérite d’être remis à plat, pas simplement ajusté en vitesse.

2. Suivre un cours d’eau vers l’aval est l’une des rares vraies exceptions à « ne bouge pas si tu es perdu ». Cette règle vaut quand personne ne connaît la zone précise où chercher — ce qui était le cas ici, un accident de radeau en pleine rivière ne laissant aucune position fixe à transmettre à d’éventuels secours.

3. Un pied trempé en permanence pourrit même sans aucun froid. Sécher, changer de chaussettes, aérer : ce n’est pas du confort de randonneur, c’est ce qui garde un pied capable de marcher encore le lendemain — la seule chose qui, dans la jungle de Ghinsberg, aurait pu s’aggraver assez pour l’empêcher d’avancer vers la rivière.

Questions fréquentes

Combien de temps Yossi Ghinsberg a-t-il survécu seul dans la jungle amazonienne ?

Trois semaines selon la version la plus reprise depuis son livre et Wikipédia ; Ghinsberg lui-même parle aujourd’hui, sur son propre site, de vingt jours exactement. Dans les deux cas, il s’agit d’environ trois semaines sans secours, sans feu et sans arme.

Que sont devenus Karl Ruprechter et Markus Stamm ?

Ni l’un ni l’autre n’est jamais revenu à La Paz, malgré plusieurs missions de secours organisées dans les mois qui ont suivi. L’ambassade d’Autriche a ensuite révélé que Karl Ruprechter n’était pas géologue, comme il le prétendait, mais un homme recherché par Interpol.

Comment Yossi Ghinsberg a-t-il fait fuir un jaguar sans arme ?

En improvisant un lance-flammes de fortune : une bombe de répulsif à insectes vaporisée devant la flamme d’un briquet produit un jet de feu bref, assez pour repousser l’animal qui l’observait dormir, vers le sixième jour de sa disparition.

Le film Jungle (2017) avec Daniel Radcliffe est-il fidèle à l’histoire vraie ?

Dans ses grandes lignes, oui : Ghinsberg a lui-même suivi le tournage, et l’édition du livre parue avec le film porte une préface de Daniel Radcliffe. Certains détails sont condensés pour le récit — l’ordre exact des décisions autour de la construction du radeau, notamment, diffère légèrement du livre.

Qu’appelle-t-on le « pied de tranchée » dont Ghinsberg a souffert dans la jungle ?

C’est une blessure liée à l’humidité permanente de la peau, qui macère, se fissure puis s’infecte — historiquement observée chez les soldats des tranchées froides et humides de la Première Guerre mondiale, mais qui touche tout aussi bien un pied resté trempé en climat chaud, comme celui de Ghinsberg dans la jungle bolivienne.

Pour aller plus loin

  • Yossi Ghinsberg, Jungle: A Harrowing True Story of Survival in the Amazon (W. W. Norton, 2017) — la réédition liée au film, publiée d’abord en hébreu en 1985 sous le titre Retour de Tuichi.
  • Jungle (2017), réalisé par Greg McLean, avec Daniel Radcliffe dans le rôle de Ghinsberg.
  • Gringo Trails (2013), documentaire de Pegi Vail, où Ghinsberg retourne en Bolivie retrouver la communauté qui a participé à son sauvetage.
  • Against the Odds, saison « Lost in the Rainforest » (Wondery, 2023) — podcast documentaire en quatre épisodes sur les trois semaines.
3semaines
seul, sans feu et sans arme, dans une zone non cartographiée
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Pourquoi le groupe de quatre s'est-il séparé au confluent du Tuichi et de l'Ipurama ?
Sources de ce module (8)

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