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🏜️ Récits de survivantsDébutant16 min

Mauro Prosperi : perdu 10 jours dans le Sahara pendant le Marathon des Sables

En 1994, un policier italien s'égare dans une tempête de sable au Marathon des Sables et marche 291 km à travers le Sahara, sans eau.

Écouter ce module≈ 1 min

Il est un peu plus de 14 h, le 14 avril 1994, quatrième étape du Marathon des Sables. Mauro Prosperi vient de lâcher son ami Giovanni Manzo et grimpe au classement, quatrième, bientôt septième. Le soleil tape à 46 °C. Devant lui, le sable se met à onduler, puis à courir, comme une bête qui se lève. En quelques minutes le monde devient jaune, opaque, hurlant : il ne voit plus ses mains. Il continue à courir quand même, persuadé de voir encore la piste. Huit heures plus tard, le vent tombe. Le silence qui suit est pire que le bruit : plus une balise, plus une trace, plus personne. Prosperi grimpe une dune pour chercher les autres coureurs. Il ne voit que du sable, à 360 degrés, jusqu’à l’horizon.

Silhouette d'un coureur solitaire engloutie par un mur de sable ocre dans le désert

Ce qui s’est passé

Mauro Prosperi, policier italien de 38 ans et ancien pentathlète olympique (Los Angeles 1984), s’élance le 10 avril 1994 à Foum Zguid, au Maroc, pour son premier Marathon des Sables : environ 250 km à travers le Sahara, en autonomie complète pour l’alimentation, avec seulement l’eau ravitaillée aux points de contrôle. Les trois premiers jours, il couvre 96 km aux côtés de Manzo, sur du sel, de la roche et des dunes. Le 14 avril, quatrième étape et la plus longue de la course (plus de 85 km), il prend de l’avance — jusqu’à la tempête.

Elle dure, selon les versions, entre sept et huit heures : Prosperi raconte lui-même que le souvenir d’un tel jour « n’est pas un chronomètre ». Ce qui est sûr, c’est qu’en sortant de la tempête, tous les repères — balises, traces des marcheurs partis devant, relief même — ont disparu. Ce soir-là, un hélicoptère de la police marocaine, prêté à l’organisation, passe au ras du sol : Prosperi tire sa fusée de détresse, agite le drapeau italien de son sac, crie des prénoms au hasard. Le pilote ne le voit pas — la fusée, format stylo, est trop pâle dans le soleil du désert. L’année suivante, l’organisation équipera les coureurs de fusées de 500 g, de qualité maritime.

Un paysage de dunes après la tempête, plat et sans aucune trace, sous un ciel qui s'éclaircit

Le lendemain, Prosperi court encore quatre heures en espérant recroiser la course, avant de comprendre, du sommet d’une dune, qu’il n’y a personne. Sa gourde baisse. Se souvenant d’une histoire racontée par son grand-père, soldat de la Première Guerre mondiale, il urine dans une bouteille vide — « c’était clair comme de l’eau », dira-t-il. Le deuxième jour, il tombe sur un marabout abandonné, sanctuaire musulman isolé où les nomades font halte : à l’intérieur, un homme saint momifié dans un sarcophage, et rien d’autre.

Un petit sanctuaire de pierre isolé au milieu des dunes, porte sombre entrouverte

Il s’y installe. Il hisse le petit drapeau italien de son sac sur le toit — au cas où on le chercherait, ou pour qu’on retrouve son corps. Dans la tour, une colonie de chauves-souris : il en attrape une vingtaine à la main, leur coupe la tête au couteau et boit leur sang, avant d’en manger l’intérieur cru. « Ainsi, je mangeais et je buvais en même temps », dira-t-il. Il complète avec des œufs d’oiseaux, des coléoptères, des lézards, cuits pour en récupérer l’humidité, et sa ration de survie qu’il fait chauffer avec de l’urine plutôt qu’avec le peu d’eau qu’il lui reste.

Une main tenant un petit couteau près d'une colonie de chauves-souris accrochées au plafond d'une tour en pierre

Le quatrième jour de sa disparition, un avion survole la zone. Il trace un SOS dans le sable et brûle son sac à dos et son duvet pour faire de la fumée. Au moment où le feu prend, une nouvelle tempête se lève, douze heures durant, et efface tout espoir. Prosperi écrit un mot d’adieu au charbon puis, convaincu que son corps ne serait jamais retrouvé s’il continuait à marcher — et qu’en Italie, sans corps, une famille attend dix ans avant qu’un disparu soit déclaré mort et que la pension de policier soit versée — il s’entaille les veines des poignets avec son petit couteau et s’allonge pour attendre la mort.

Un petit couteau posé sur du sable clair, à côté d'un morceau de charbon et d'un bout de papier froissé

Au matin, le sang a à peine coulé : trop déshydraté, il avait coagulé presque aussitôt. Prosperi se relève, décide qu’« il n’est pas encore son heure », et repart. Les six jours suivants, il ne marche plus qu’aux heures fraîches, s’abrite du soleil sous des surplombs ou des arbres, s’enterre dans le sable la nuit pour garder sa chaleur, et se nourrit de souris, de serpents, de grosses fourmis et de feuilles mâchées. Vers le huitième jour, il atteint une flaque au creux d’une oasis ; sa gorge, trop gonflée par la déshydratation, refuse d’abord l’eau, qu’il vomit avant de réussir à en garder.

Peu après, il repère des crottes de chèvre fraîches, puis des empreintes humaines, puis une fillette berbère gardant un troupeau à 200 m. Il court vers elle en criant : terrifiée par ce qu’elle voit — un squelette ambulant, comme il se découvrira lui-même dans son miroir de signalisation — elle s’enfuit.

Un campement de tentes berbères au pied de dunes, silhouettes et chèvres au loin

Elle revient avec sa grand-mère, qui le conduit au campement. On lui donne du lait de chèvre, qu’il vomit aussitôt ; on le charge sur un chameau jusqu’au village le plus proche. Là, une patrouille militaire le bande les yeux, le soupçonnant d’espionnage, avant de l’identifier et de le transporter à l’hôpital de Tindouf. Tindouf est en Algérie : en traversant, sans le savoir, le massif du Jbel Bani puis la frontière, Prosperi avait dévié d’environ 291 km — près de 300 km — de la piste marocaine du marathon, à travers une région semée de mines le long de la frontière.

291km
parcourus hors piste, jusqu’en Algérie
9,5jours
perdu, avant d’être recueilli par un campement berbère

Au total, il aura été perdu environ neuf jours et demi — arrondis à dix dans le titre de son propre livre. Les médecins constatent 15 kg perdus, un poids d’arrivée de 43 kg, 16 litres de perfusion nécessaires, des lésions au foie qui l’obligeront à ne manger que des potages pendant des mois, des crampes pendant un an et des séquelles rénales durables. Il lui faudra près de deux ans pour s’en remettre complètement.

Un lit d'hôpital sommaire près d'une fenêtre ouverte sur le désert, une perfusion suspendue

Ce qu’il a fait

Tout n’a pas été une succession de bons réflexes, et Prosperi le reconnaît lui-même avec une franchise assez rare chez un survivant : sa première erreur a été de continuer à courir dans la tempête. Il l’a dit sans détour en 1998 : « Je ne voulais pas perdre ma place. » En pleine tempête de sable, avec des repères qui commençaient déjà à basculer, le réflexe de compétiteur — tenir le classement plutôt que s’arrêter — l’a éloigné bien plus loin qu’une tempête seule ne l’aurait fait. C’est un biais très humain, celui qui pousse à finir ce qu’on a commencé plutôt qu’à réévaluer la situation : le même mécanisme qui fait continuer un randonneur fatigué « parce qu’il reste peu de chemin ».

Ensuite, il a suivi la règle du briefing de course — rester sur place et attendre les secours — tant que cela avait un sens : c’est ce qui lui a permis de voir passer l’hélicoptère le premier soir. Mais une fois cette chance manquée, il a changé de stratégie et s’est mis à chercher activement de l’ombre et de l’eau plutôt que d’attendre immobile sous un soleil à 46 °C. C’est la bonne décision, et la raison est physiologique : rester statique sans protection solaire en plein désert expose à un coup de chaleur qui peut tuer en quelques heures, un risque souvent plus immédiat que celui de rater des secours qui, de toute façon, cherchaient encore sur la piste et pas là où le vent l’avait poussé.

Boire son urine, en revanche, est un geste plus symbolique qu’efficace — et Prosperi lui-même le présente comme un pari psychologique autant que physique. L’urine reste majoritairement composée d’eau, mais elle est chargée des déchets azotés que les reins viennent d’en extraire : la boire force le corps à retraiter un liquide déjà plus concentré que le sang, ce qui accélère la déshydratation à mesure que les urines successives deviennent plus concentrées. Les manuels de survie militaires (dont le FM 21-76 américain) le déconseillent explicitement pour cette raison. Que Prosperi ait survécu ne valide pas le geste : cela montre surtout qu’un peu d’eau sale vaut mieux que rien du tout sur quelques heures, pas que c’est une stratégie.

La tentative de suicide est la décision la plus dure du récit, née d’un calcul froid autant que du désespoir : un mort retrouvé assure une pension à la famille, un disparu non retrouvé ne le permet pas avant dix ans en droit italien. Ce qui l’a sauvé de son propre geste n’est en rien un sursaut de volonté, mais un fait purement physiologique : à ce degré de déshydratation, le sang s’épaissit et coagule beaucoup plus vite, si bien que des entailles superficielles se referment avant l’hémorragie fatale. Prosperi en a tiré une détermination nouvelle — mais c’est la biologie, pas la psychologie, qui l’a maintenu en vie cette nuit-là.

Une tempête de sable n’efface pas seulement la piste : elle efface aussi la certitude de l’avoir vue. Le seul geste qui ne coûte rien, c’est de s’arrêter avant d’avoir couru trente kilomètres de trop.

Ce qui l’a sauvé

Le marabout, un abri qui n’était pas fait pour lui

Une fois à couvert du soleil direct, la question n’était plus de survivre à la chaleur mais de tenir jusqu’au prochain repère. Un toit, même minuscule et partagé avec un mort, change tout le calcul de survie en plein désert. Voir le guide sur l’abri.

La gestion de la chaleur, une fois la leçon apprise

Marcher aux heures fraîches, s’enterrer dans le sable la nuit, chercher l’ombre à midi : ces trois réflexes, mis en place après le marabout, sont ceux qu’enseigne toute école de survie en désert, et ce sont eux qui ont limité ses pertes en eau sur les six derniers jours. Voir le guide sur le désert.

Une condition physique d’athlète de haut niveau, à double tranchant

L’endurance accumulée en vingt ans de pentathlon lui a permis d’encaisser un effort que peu de corps auraient supporté. Mais Prosperi le dit lui-même : cette même discipline de compétiteur, qui apprend à foncer sans regarder autour de soi, est ce qui l’a d’abord perdu — il a fallu qu’il désapprenne ses réflexes de course pour commencer, seulement alors, à vraiment observer le terrain. Voir le guide sur le mental.

Lire les signes indirects plutôt qu’attendre un signe direct

Ce ne sont pas des chercheurs ni un avion qui l’ont mené jusqu’aux hommes, mais des crottes de chèvre fraîches suivies jusqu’à des empreintes humaines. Beaucoup de survivants s’épuisent à scruter le ciel pour un secours qui ne vient pas, alors que la piste est au sol. Voir le guide sur l’orientation.

Un accident biologique, pas un mérite

Il faut le nommer sans détour : ce qui l’a empêché de mourir la nuit de sa tentative de suicide est la coagulation accélérée par sa propre déshydratation — un des rares cas où l’extrême affaiblissement du corps a directement empêché sa fin. Voir le guide sur les premiers secours.

Ce qu’on en apprend

1. Une tempête de sable (ou de neige, ou de brouillard) peut effacer une piste en quelques minutes, mais le vrai danger commence quand on continue à avancer en croyant encore la voir. S’arrêter et attendre que la visibilité revienne coûte presque toujours moins cher que les kilomètres parcourus dans la mauvaise direction en croyant bien faire.

2. L’eau s’économise dès le premier doute, pas quand la gourde est déjà vide. Rationner trop tard revient à rationner un vide ; et boire son urine, contrairement à l’image qui en reste, n’est pas une stratégie de survie mais un pis-aller de fin de course, qui aggrave la déshydratation qu’il prétend combattre.

3. Un abri sommaire — un creux, un muret, un pan d’ombre — change le calcul de survie plus qu’aucun autre geste. Ce n’est pas le confort qui compte, c’est de sortir du plein soleil : à 46 °C sans ombre, le corps perd la course contre la chaleur bien avant de la perdre contre la soif.

Questions fréquentes

Combien de temps Mauro Prosperi a-t-il survécu perdu dans le Sahara ?

Environ neuf jours et demi selon ses interviews les plus précises et l’article de la BBC, souvent arrondis à dix jours dans les résumés médiatiques — c’est d’ailleurs le chiffre que Prosperi lui-même a choisi pour le titre de son livre, Quei 10 Giorni Oltre la Vita (« Ces dix jours au-delà de la vie »).

Pourquoi Mauro Prosperi a-t-il bu son urine et du sang de chauve-souris ?

Sans eau après l’épuisement de sa gourde, il a recyclé son urine en se souvenant d’un récit de son grand-père, soldat de la Première Guerre mondiale, et a bu le sang d’une vingtaine de chauves-souris trouvées dans le marabout où il s’était abrité — un moyen, selon lui, de « manger et boire en même temps ». Ce sont des gestes de tout dernier recours, pas des techniques recommandées par les manuels de survie.

Est-il vrai que Mauro Prosperi a tenté de se suicider dans le désert ?

Oui, il le raconte lui-même dans plusieurs interviews depuis les années 1990 : après l’échec d’un signal de fumée suivi d’une nouvelle tempête, convaincu qu’il allait de toute façon mourir, il s’est entaillé les poignets pour que son corps soit retrouvé et que sa famille touche sa pension de policier. Le sang, épaissi par la déshydratation extrême, a coagulé avant l’hémorragie fatale.

L’histoire de Mauro Prosperi est-elle vraie, ou exagérée ?

Elle a été mise en doute publiquement en 1998 par Patrick Bauer, le fondateur du Marathon des Sables, qui la qualifiait de mise en scène ; Prosperi a envisagé une action en justice puis y a renoncé, jugeant le différend personnel plutôt que judiciaire. Aucune preuve contraire n’a jamais été produite, et son récit est resté cohérent sur plus de trente ans d’interviews, des équipes de secours aux journalistes du Guardian en 2023.

Que s’est-il passé pour Mauro Prosperi après son sauvetage ?

Hospitalisé une semaine à Tindouf puis rapatrié en Italie, il a mis près de deux ans à se remettre complètement (lésions au foie, crampes, séquelles rénales). Il est reparti courir le Marathon des Sables dès 1997, puis l’a couru une dizaine de fois de plus, la dernière en 2017.

Pour aller plus loin

  • Mauro Prosperi et Cinzia Pagliara, Quei 10 Giorni Oltre la Vita (Gingko Edizioni, 2020, en italien) — le livre co-écrit avec son ex-épouse.
  • Paula Cocozza, « I was lost in the desert for nine and a half days », The Guardian, 2023 — l’interview la plus longue et la plus récente.
  • Hampton Sides, « Crazy In The Desert », Men’s Journal, 1998 — l’article qui rapporte aussi les doutes du fondateur de la course.
  • The Revenant | « Shouldn’t Be Alive: Mauro Prosperi », featurette officielle 20th Century Fox (2015) reprenant son histoire.
🧠 Quiz — tu as retenu ?1/5
Combien de kilomètres Mauro Prosperi a-t-il parcourus hors de la piste du Marathon des Sables ?
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