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🛶 Récits de survivantsDébutant11 min

Poon Lim : 133 jours seul sur un radeau, le record de l'Atlantique

Un cargo torpillé en pleine nuit, un radeau de 2,40 mètres, et un homme qui fabrique ses outils avec ce qu'il a dans les poches.

Écouter ce module≈ 1 min

Il est un peu après minuit, le 23 novembre 1942, quelque part dans l’Atlantique Sud. Le SS Benlomond avance seul dans le noir quand deux détonations sourdes secouent la coque à quelques secondes d’écart : deux torpilles allemandes viennent de le toucher. Le pont gîte, l’eau monte plus vite que les cris. Poon Lim, second maître d’hôtel à bord, ne sait pas bien nager. Il attrape un gilet de sauvetage, saute, et se hisse sur un radeau de bois qui dérive déjà loin de l’épave. Autour de lui, plus personne ne répond.

Un petit radeau de bois isolé sur une mer sombre et houleuse, sous un ciel étoilé, une silhouette assise dessus

Ce qui s’est passé

Le SS Benlomond, cargo de la compagnie écossaise Ben Line, traverse l’Atlantique Sud dans la nuit du 22 au 23 novembre 1942 quand le sous-marin allemand U-172 le repère et tire deux torpilles. Le navire coule en quelques minutes, à environ 400 km au nord de la côte brésilienne. Des dizaines d’hommes d’équipage meurent cette nuit-là dans le naufrage ou dans les heures qui suivent, noyés ou incapables de rejoindre une embarcation. Poon Lim, marin chinois de la marine marchande britannique employé comme second maître d’hôtel, est le seul survivant.

Il se hisse sur un radeau de sauvetage en bois de 2,40 mètres, équipé d’une réserve sommaire : eau douce, biscuits de mer, un peu de chocolat, du pemmican, du lait concentré et du jus de citron vert — ce dernier détail n’est pas un hasard, c’était déjà en 1942 le remède connu contre le scorbut sur les navires de la marine marchande britannique, héritage direct des marins du XVIIIe siècle. Une lampe torche et des fusées éclairantes complètent l’équipement.

Les premiers jours, Poon Lim rationne ce qu’il a. Il sait que les réserves du radeau ne dureront qu’un temps très court face à ce qui s’annonce, et qu’il devra très vite apprendre à se nourrir et à boire autrement. Il improvise un récupérateur d’eau de pluie avec la toile de son gilet de sauvetage tendue en auvent, qui lui sert aussi d’ombrage contre le soleil. Il démonte le ressort de sa lampe torche pour en faire un hameçon, effiloche un morceau de corde de chanvre pour fabriquer une ligne, et écrase des biscuits en guise d’appât. Les premières prises sont des poissons, puis des mouettes qui se posent sur le radeau : il les tue, sale leur chair dans l’eau de mer et la fait sécher au soleil, une méthode de conservation qui rappelle le jerky.

Un jour, il attire un requin avec des restes de mouette et parvient à le hisser à bord. L’animal l’attaque aussitôt sur le radeau ; Poon Lim l’assomme à coups d’un bidon d’eau vide, l’ouvre et boit le sang de son foie — un geste extrême, mais qui lui apporte liquides et graisses au moment où il en manque le plus.

Pendant des semaines, plusieurs cargos croisent sa route sans s’arrêter, malgré ses appels lancés en anglais. Un avion de patrouille de l’US Navy finit par le repérer et largue une bouée de signalisation, mais une tempête empêche tout sauvetage dans la foulée. Il continue de dériver.

Le 5 avril 1943, trois pêcheurs brésiliens le trouvent à environ 16 km au large de l’État du Pará, près de l’embouchure de l’Amazone. Cela fait 133 jours qu’il a quitté l’épave du Benlomond. Il a perdu environ 9 kg, mais il marche seul jusqu’à l’hôpital.

133jours
seul sur un radeau de 2,40 mètres, sans être secouru une seule fois

Ce qu’il a fait

Ce qui frappe dans le récit de Poon Lim, ce n’est pas un coup de chance isolé : c’est une suite de décisions cohérentes, prises dans l’ordre où elles comptaient.

Il a rationné avant d’avoir faim. Dès les premiers jours, il divise ses réserves plutôt que de les consommer au rythme de son appétit. C’est le réflexe qui manque le plus souvent aux naufragés : le corps humain supporte beaucoup mieux un déficit calorique progressif qu’un jeûne brutal après une phase de gaspillage. En étirant l’eau et la nourriture du radeau sur les premières semaines, il gagne le temps nécessaire pour mettre en place une pêche régulière avant d’être complètement à sec.

Il a transformé chaque objet en plusieurs outils. Le ressort de la lampe devient hameçon, la corde de chanvre devient ligne, le gilet de sauvetage devient à la fois flottaison, ombrelle et collecteur de pluie. Cette économie de moyens n’est pas de l’ingéniosité gratuite : sur un radeau nu, chaque objet qui peut servir à deux usages double les chances de survie sans rien coûter de plus.

Il a bu le sang du foie du requin sans hésiter. Le geste choque, mais il répond à une logique physiologique précise : le foie concentre des liquides et des lipides directement assimilables, à un moment où le corps de Poon Lim est en déficit sévère des deux. Ce n’est pas un geste à recommander en toute circonstance — le sang animal contient aussi des protéines qui sollicitent les reins déjà fragilisés par la déshydratation — mais dans son cas, à ce stade de l’épreuve, le bénéfice a dépassé le risque.

Il a continué à appeler les navires, même après les refus répétés. Psychologiquement, c’est peut-être la décision la plus coûteuse : chaque cargo qui passe sans s’arrêter est une déception qui pourrait faire abandonner l’espoir. Poon Lim a continué à guetter l’horizon et à crier, refusant de laisser l’indifférence des autres décider de son état mental.

Gros plan sur des mains qui plient un ressort métallique en forme d'hameçon, sur un morceau de bois de radeau

Ce qui l’a sauvé

  • La discipline du rationnement, dès le premier jour et non quand la faim devenait insupportable — le même principe qui structure la gestion de l’eau en survie, détaillé dans le guide sur l’eau.
  • La fabrication d’outils de pêche avec ce qui était à bord, hameçon et ligne improvisés, sans lesquels aucune protéine régulière n’aurait été possible — voir le guide sur les protéines de terrain pour les mêmes principes appliqués à la pêche de fortune.
  • La collecte systématique de l’eau de pluie, seule source d’eau douce fiable en plein océan, où toute l’eau visible est salée et donc impropre à boire directement — développé dans le guide sur la mer.
  • La stabilité mentale face au refus répété des navires, qui aurait pu briser la motivation de continuer à guetter et à signaler — un mécanisme décrit dans le guide sur le mental.
  • Le sauvetage final par des pêcheurs locaux plutôt que par un grand navire, un rappel que les petites embarcations côtières remarquent souvent ce que les cargos, concentrés sur leur route, ignorent.
Rationner avant d’avoir faim, et faire de chaque objet au moins deux outils : c’est ce qui a transformé un gilet de sauvetage en récupérateur de pluie et un ressort de lampe en hameçon.

Ce qu’on en apprend

  1. Rationner dès le premier jour, pas quand les réserves s’amenuisent. Un randonneur qui s’égare avec une gourde entamée devrait appliquer le même réflexe : diviser ce qui reste par le nombre de jours qu’il pense devoir tenir, pas par l’envie de boire à sa soif.
  2. Un objet du quotidien a souvent une deuxième fonction cachée. Une lampe frontale, un lacet, une bâche de survie : avant de les juger inutiles à un usage donné, il vaut la peine de se demander ce qu’ils pourraient faire d’autre — hameçon, ligne, récupérateur d’eau.
  3. Être vu ne veut pas dire être secouru. Des navires ont croisé Poon Lim sans s’arrêter. La leçon pratique : ne jamais compter sur un seul signal ou un seul témoin, et continuer à en produire d’autres — c’est le principe même des techniques de signalisation à multiplier détaillées dans le guide sur les premiers secours loin de tout.

Questions fréquentes

Comment Poon Lim a-t-il survécu 133 jours sur un radeau ?

Il a rationné strictement l’eau et la nourriture du radeau dès le début, puis a fabriqué un hameçon avec le ressort de sa lampe torche pour pêcher, capturé des oiseaux marins qu’il séchait comme du jerky, et collecté l’eau de pluie avec la toile de son gilet de sauvetage tendue en auvent.

Est-ce que des navires sont passés près de lui sans le secourir ?

Oui, plusieurs cargos ont croisé sa route sans s’arrêter malgré ses appels en anglais. Un avion de patrouille de l’US Navy l’a repéré et a largué une bouée de signalisation, mais une tempête a empêché le sauvetage à ce moment-là. Il a finalement été récupéré par trois pêcheurs brésiliens, pas par un grand navire.

A-t-il vraiment bu le sang d’un requin ?

Oui. Il a attiré un requin avec des restes de mouette, l’a hissé à bord, l’a tué à coups d’un bidon d’eau après qu’il l’a attaqué, puis a bu le sang de son foie pour obtenir des liquides et des graisses dont son corps manquait cruellement.

Combien de temps peut-on tenir sans boire en pleine mer ?

Sans eau douce, quelques jours seulement, souvent moins de cinq. C’est pour cela que la collecte de pluie était vitale pour Poon Lim : l’eau de mer environnante, salée, ne fait qu’accélérer la déshydratation si on la boit directement.

Que retient-on aujourd’hui de son histoire ?

Ses 133 jours restent l’une des plus longues dérives solitaires documentées sur un radeau. La Royal Navy a intégré ses techniques — hameçon de fortune, collecte de pluie, rationnement strict — dans ses manuels de survie destinés aux marins.

Pour aller plus loin

  • Jennifer Niven documente des dérives comparables dans ses travaux sur la survie polaire et maritime ; pour une plongée directe dans les récits de survie en mer du XXe siècle, les archives de la Royal Navy et de la Ben Line restent la source la plus complète sur Poon Lim.
  • L’écrivain de science-fiction Alfred Bester a indiqué que le calvaire de Poon Lim a influencé le personnage de Gully Foyle, naufragé qui survit seul dans l’espace, dans son roman The Stars My Destination (1956) — une manière détournée de mesurer combien cette histoire a marqué son époque.
  • Le documentaire vidéo “Le naufragé qui a survécu seul en mer pendant 133 jours” de François Calvier (chaîne HDS, en français) reconstitue la chronologie complète du naufrage à la rescousse.
  • Sa propre phrase, prononcée quand on lui a annoncé qu’il détenait un record de dérive solitaire, résume mieux que tout commentaire ce qu’a coûté cette épreuve : « J’espère que personne n’aura jamais à battre ce record. »

À retenir

  1. Le SS Benlomond a coulé en quelques minutes le 23 novembre 1942, torpillé par le U-172 ; Poon Lim en est le seul survivant.
  2. Il a tenu 133 jours sur un radeau de 2,40 mètres grâce à un rationnement strict, un hameçon fait d’un ressort de lampe et un récupérateur d’eau de pluie improvisé avec son gilet de sauvetage.
  3. Des navires l’ont vu sans s’arrêter : il a été sauvé par trois pêcheurs brésiliens le 5 avril 1943, à 16 km au large du Pará.
  4. Il a perdu 9 kg pendant sa dérive et a reçu la Médaille de l’Empire britannique du roi George VI.
  5. Ses techniques ont été intégrées aux manuels de survie de la Royal Navy — la preuve la plus concrète que l’improvisation méthodique, sous contrainte, peut devenir une doctrine.
🧠 Quiz — tu as retenu ?1/5
Avec quoi Poon Lim a-t-il fabriqué son hameçon ?
Sources de ce module (4)

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